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Le récit de la Libération de Selles sur Cher et  des environs par notre grand père paternel

Carnet dont j'ai pu à une époque copier les notes, mais qui n'est plus en ma possession

Edmond Schiltz

Notes d’août 1944[1]

Dimanche 20 août 1944

Depuis 8 jours plus de départ ni d’arrivée de courrier, pas plus de la direction de Blois que de celle de Châteauroux. La dernière carte de Ray[2] est datée de vendredi 11-08 est nous est arrivée le lendemain; nous y avons répondu le dimanche 13. Les dernières nouvelles de Jean[3] du 13 et 17 juillet venues encore du camp IA, sont parvenues le 7 août. De Bebeth[4], une carte de Quimper du 19-7 reçue le 22. Toujours empreinte du même optimisme; mais depuis un mois la situation a bien changé.

La nuit comme le jour les avions anglais ou américains (jamais plus d’avions allemands) sillonnent le ciel. Les explosions des bombes, le mitraillage des trains, des locomotives, des convois se succède presque sans interruption dans toute la région; plusieurs réservoirs d’huile lourde ont été mitraillés et ont pris feu sur la voie près du Bourgeau et pendant plusieurs jours une épaisse fumée noire s’est échappée, obscurcissant le ciel dans cette direction. Le 14 juillet une bombe est tombée sur un train en gare, a réduit deux ou trois wagons en miettes, détruit l’abri des voyageurs sur le quai, une maison de l’autre côté des voies, et mis les bâtiments de la gare en piteux état.

La journée du 19 (15?) août a été sinistre: un détachement de SS de Romo ( je traduis Romorantin…) est venue en camions à Champéol brûlé la maison Chauvier épicier, plusieurs meules de blé et hangars avec défense aux pompiers de les préserver de l’incendie, a blessé trois personnes dont une jeune fille de 18 ans (nom illisible) qui transportée à Romorantin y est morte le lendemain, un vieillard, M.Chauvier auquel on a dû couper la main et un autre homme. Ces représailles ont été provoquées par la dénonciation faite par un jeune homme du maquis du nom des familles ayant des ( arraché) dans le maquis. Le jeune homme, 17 ans, (Ass.pub.) avait été chargé de porter un message écrit à un autre groupe du maquis.

Il n’avait pas tenu compte de la recommandation qui lui avait été faite de ne porter aucune arme et d’éviter les agglomérations. Pris par une patrouille et conduit à Romo, il avait été interrogé et torturé, d’où ses aveux. Amené sur place à Champeol il a été tué par les Allemands d’une balle derrière la tête ainsi qu’un autre jeune homme.

Dans la région, plusieurs fermes ont été brûlées notamment celle de (il n’a rien noté là)

A La Varennes 3 (ou 9 ?) hommes ont été tués sans aucun motif.

A Valençay un groupe de maisons sur la place de la poste a été incendié et 7 hommes tués à la suite d’une rencontre quelques jours auparavant entre Allemands et hommes du maquis où plusieurs Allemands auraient été tués. Le bruit court aujourd’hui 20 août que Châteauroux est aux mains du maquis ou du moins investi par lui. Les Allemands, une cinquantaine environ qui séjournaient à Selles à la Boule d’or puis aux Parachutes, sont partis aujourd’hui; les convois continuent à passer au Bourgeau, plusieurs camions ont encore passé la nuit sur la place.

Lundi 21 août 44

Le maquis vient chercher les derniers camions restant à Selles (Douelle, Corbeau, Marsault, James, Dorlet)

Le 22 août 44

Toulon serait pris par les Alliés qui occuperaient Draguignan, Aix en Provence, Angoulême… On se battrait dans Paris, bd Bonne Nouvelle et place de la République..

Tempête de vent la nuit

Le 23 août 44

Paris serait délivré par les forces françaises de la capitale, après avoir été cerné par les Américains et les Anglais. Ceux-ci seraient à Grenoble, à Périgueux à Bordeaux.

En gare de Selles, violent mitraillage par 16 avions, d’un train de munitions au 2nd passage à niveau, face au camp des Espagnols; explosions successives…

Mme Carrier nous apporte une lettre de Ray du 18, nous apprenant que la gare de Châteauroux a été bombardée le 17 (4 morts et 19 blessés) et incendiée, et quelques immeubles détruits - qu’on se mitraillait aux portes de la ville et que des camions allemands descendent l’av. de Déols en direction du Nord - et des cartes du 21 août (lundi) nous disant que les Allemands ont quitté Châteauroux la veille (dimanche 20 août) et que le maquis en a pris possession dans l’après midi. D’après Trélou (un ami ou voisin ??) les aspirants prisonniers seraient près de Vienne. Le Journal de l’Indre, le Département, reparaît avec une nouvelle direction. Goubert, le rédacteur en chef est éliminé. M. Moluson ( ??) nous communique le 1er n°, du 21-08 et celui du 23

Jeudi 24 août 44

Cette nuit passage d’un train d’équipages et d’un convoi de voitures et de plus de 100 bicyclistes en direction du sud, d’un autre convoi de gros camions venant de la direction du pont, mais qui s’était trompé de route et est reparti une heure après.

A 11h une vingtaine de voitures (camions, tourisme, side-cars) venant du sud stationnent sur la place.

Vendredi 25 août 44

Journée assez calme. Quelques passages d’avions et de camions. Un de ceux-ci, monté par des hommes de la Légion des Volontaires a passé la nuit à l’hôtel du Lion d’or. Le bruit a couru que Châteauroux était repris par les Allemands, mais il semble qu’il ne s’agit que du passage de leurs troupes et convois dans la ville à la suite d’une entente avec le comité départemental de Libération

Samedi 26-8-44

Hier soir et cette nuit des convois ont encore passé au Bourgeau, deux tracteurs lourds, se trompant de route, ont traversé la ville dans les deux sens. 2 ou 3 avions ont survolé la région.

On apprend que Marseille serait aux mains des Alliés, qu’ils seraient maîtres de la côte de la Manche jusqu’à Honfleur, que le Gal De Gaulle serait à Paris, qu’il aurait passé les troupes en revue sur les Champs Elysées et aurait prononcé un discours fort applaudi. Dans les rues de Selles un groupe de 5 à 6 soldats circulent avec leurs fusils, entrent dans les cafés, les épiceries. Ils se disent Ukrainiens enrôlés dans les rangs de l’armée allemande et aspirent à la fin de la guerre. Hier plusieurs soldats ont jeté leur fusil dans le Cher après l’avoir brisé.

Un train occupé par des ouvriers de l’entreprise Todt (génie allemand) a été mitraillé avant hier près de Châtillon sur Cher : les occupants ont perdu tout leur fourniment,et après avoir erré en ville plus d’une journée, ont été emmenés la nuit par un convoi de passage.

Dimanche27 août 44

Nuit calme. A 23 h visite du maquis aux des B…. Quelques avions de passage et convois au Bourgeau. A 7h ½ forte explosion dans le voisinage.

Les Américains seraient à Reims et pilonneraient la côte vers Fécamp et Dieppe

Mercredi 30 août 44

Les convois continuent à passer au Bourgeau ; quelques uns se trompent de route, traversent le pont du Cher, la ville de Selles et reviennent ensuite. Lundi soir à 10h, l’un d’entre eux tire plusieurs coups de fusils depuis le pont de Sauldres jusqu’à la gendarmerie croyant sans doute à une attaque du maquis ; plusieurs familles du quartier de la gare et de la gendarmerie vont ( ????)

Avons lu « La Marseillaise du Berry » (« le Départ ») prêté par M. Mol. Le compte rendu de la manifestation à l’occasion de la Libération de Châteauroux, à laquelle la présence de Ray est signalée; un groupe de parachutistes américains y figure ainsi que des sections de FFI.

Dimanche, arrestation de 2 jeunes filles, Melle Firmin Edith et Chacret du Bourgeau par le maquis, qui réquisitionne plusieurs autos et camions (Marsault, Douel,)

Hier mardi, les Allemands prennent les autos du Dr Bonnet et du percepteur, M. Bourlier et plusieurs bicyclettes.

Des officiers allemands ont couché au château, des patrouilles circulent dans les rues.

Aujourd’hui à 13h, une auto montée par deux hommes du maquis, armés de mitraillettes et munie d’un drapeau tricolore arrive à toute vitesse à la pharmacie Mérel; vive émotion en ville mais l’auto repart presque immédiatement par l’école des Filles. Il était temps, une auto allemande débouchait de la grand rue près de l’hôpital. On entend un coup de fusil et tout rentre dans le calme.

Depuis hier, des explosions ou coups de canons dans la direction de Saint Aignan se succèdent à intervalles assez rapprochés. Le pont de la route de Champéol a été coupé, ainsi qu’un pont près de Meusnes : la destruction de ce dernier a déjà occasionné deux ou trois accidents à des autos allemandes et des représailles (un homme tué, une femme de Meusnes blessée, poumon perforé)

Jeudi 31 août 44

Nuit assez agitée : de minuit à deux heures, une chenillette et un convoi de camions égarés arrivent sur la place et ne parviennent qu’avec bien des difficultés à faire demi-tour et à repartir vers le Bourgeau quelques coups de feu se font entendre.

Hier soir et ce matin, coups de canon assez nourris vers Valençay ou St Aignan et qui semblent se rapprocher. A midi des voitures allemandes arrivent par le sud sur le champ de foire, attelées et conduites par des chevaux : les hommes se mettent en position sur l’ancienne ligne de démarcation, et des rafales de mitraillettes se succèdent

Hier à 22h, il était passé un groupe de 26 bicyclistes allant vers la Collinière une vingtaine seulement seraient repassés dont deux à pieds.

Des coups de fusil sont échangés dans les rues de la ville où circulent sans cesse des patrouilles, l’arme à la main, de temps à autre un coup de canon plus lointain ; tous les habitants restent chez eux ; les dernières bicyclettes (Dr Marsacré et Bonnet) sont prises par les Allemands qui se sont emparés de toutes celles qui circulaient et qu’ils ont rencontrées. Un sous officier se présentait hier, revolver au poing chez les bouchers et charcutier et réquisitionnait toute la viande. Le bruit court (un bobard sans doute) que les Américains approchent et qu’il reste une division allemande à passer dans la contrée.
A la suite de la rencontre sur la route de la Collinière à Campeol d’un camion du maquis portant des hommes armés et de 2 camions allemands ceux-ci ayant tiré les premiers le maquis a riposté, les chauffeurs des deux camions ont été tués et à demi carbonisés et les voitures laissées en panne. Un convoi qui passait à ce moment sur la route des Meusnes a envoyé des hommes munis de grenades incendiaires qui ont mis le feu à plusieurs maisons du Berquin, notamment chez M.Morcelet père et fils, dont l’immeuble a été entièrement brûlé avec tout ce qu’il contenait. M.Morcelet fils, 44 ans, a été tué sans que sa femme ni sa mère n’ait pu lui porter secours. Mises en joue à plusieurs reprises, elles n’ont pu qu’à grand peine soustraire le corps aux flammes… De la maison Milloux ( ?) il ne reste que le corps de logis, les écuries, dépendances, chèvres, récoltes ont été entièrement brûlées…

Les incendiaires sont revenus la nuit achever leur œuvre de destruction. Cinq ou six maisons ont été ainsi incendiées.

Cinq hommes du Berquin dont M.Thomas et son fils âgé de 15 ans ont été emmenés comme otages jusqu’à St Julien sur Cher. Là, pour les effrayer on leur aurait fait creuser leur fosse et ensuite relâchés.

1er sept 44

Le convoi de 800 hommes avec leurs voitures à cheval, leurs autos, leurs autos,leurs camions, leurs chenillettes, leurs bicyclettes, a quitté le champ de foire hier à 22h pour se diriger vers Romo. Soulagement de la population de Selles….

Journée calme,je vais rendre visite à la famille Morcelet réfugiée dans une grande pièce de l’autre côté de la rue, en face leur maison. Triste spectacle ! Je pense sans cesse à Châteauroux, quelle angoisse ! Quand aurons-nous des nouvelles ?

2 sept 44 samedi

Les alliés seraient arrivés à Sedan, à Verdun, St Dizier, Lens, Douai, Amiens.

Enterrement de M. Mazouard de St ?usice à 14h30 et à 17h30 de M.Morcelet. J’y assiste ainsi que Paula, grande affluence, émotion générale

Le soir,Monsieur Mollusson ? nous apprend que Guy Couet arrive de Châtelguyon, (Puy de Dôme) et qu’il est passé à Châteauroux que tiennent les Allemands et où un calme relatif paraît régner.

Rien de plus… du moins dans ce carnet

[1] Nos grands parents Edmond et Louise Schiltz sont à Selles sur Cher pendant la guerre, ainsi que leur fille Paula. Sentant arriver la guerre il est parti dans le centre pour mettre sa famille à l’abri (ils ont quitté Charleville). Il a alors 71 ans. Il a combattu en 14 et connu les dégâts des guerres de 1871 – par les récits de ses parents- et 14 dans l’Est. Selles étant sur la ligne de démarcation, notre Tante Paula nous a raconté être allée "chercher des champignons en emmenant avec elle des gens à qui on faisait franchir le Cher"...

[2] Raymond Schiltz, son fils, proviseur du lycée de garçons de Châteauroux. Il a alors trois enfants âgés de 7 à 2 ans

[3] Jean Schiltz, dernier fils, prisonnier au IA, camp de Stablack en Prusse orientale

[4] Elisabeth seconde fille. Elle est dans l’Ouest de la France

Dans la semaine à venir, fin des carnets de maman sur la Libération de Paris...

Le récit de la Libération de Selles sur Cher et  des environs par notre grand père paternel
Tag(s) : #libération, #2ème guerre mondiale

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